Artificiel

Systèmes Artificiels

 Je peux me cataloguer comme un amateur de systèmes artificiels, mais il faudrait d’abord s’entendre sur le contenu des mots « naturel » et « artificiel ». Au sens propre, un système naturel ou plutôt la façon naturelle d’enchérir, consiste à déclarer, à tout moment, le contrat qu’on a envie de jouer, et il existe des extrémistes de cette théorie qui voudraient qu’on change les règles de manière à ce que lorsque quelqu’un contre, il ne soit plus possible de changer le contrat (mais seulement de surcontrer) comme c’est le cas dans d’autres jeux de cartes. Plus généralement, on entend par « naturel » un système dans lequel on prononce le mot « coeur » quand on veut mentionner la qualité des coeurs de sa main et par « artificiel » un système dans lequel on ne s’impose pas cette contrainte. Il se trouve ainsi que les systèmes considérés naturels ne le sont que jusqu’à un certain point; si on prend le SEF comme exemple, on y trouve une quantité impressionnante d’enchères artificielles (Texas, ouvertures fortes, contres divers, relais, …). Sous cet angle de vue, je me dis qu’un système ouvertement artificiel, c’est la liberté, la créativité non contrariée, ça consiste à ne pas se lier les mains par des interdits un peu surannés, liés à une sorte de bienséance, qui ne peuvent qu’être néfastes: si, à un point des enchères où on a envie d’annoncer les coeurs, on se pose la question, en bâtissant les enchères de savoir s’il sera plus profitable, d’utiliser le mot pique, coeur, SA, carreau ou trèfle pour le faire, on pourra plus profondément optimiser que si on s’impose la contrainte d’utiliser le seul mot cœur; se restreindre a priori de cette manière, ce serait un peu comme limiter le langage aux onomatopées ou l’écriture aux idéogrammes. Plus généralement, on a forcément un choix plus large au niveau de la philosophie d’un système: on peut le bâtir sur des principes qu’on estime fondamentaux, par exemple catégoriser la force de la main à l’ouverture ou s’interdire de jouer à SA avec un fit majeur 4-4, ou éviter de donner des informations qui sont plus utiles à l’adversaire qu’au partenaire. Le risque est de partir sur des idées fausses et de déboucher sur un système aberrant, ce dont on serait protégé par le carcan du naturel, mais je suis convaincu qu’en expérimentant le plus largement possible, on doit aboutir, par approximations successives et en éliminant les fausses pistes, à un meilleur résultat qu’en se contraignant dès le départ par des impératifs dont la justification n’est pas l’efficacité. Par ailleurs, un système artificiel, fondé sur des principes bien définis, sera plus cohérent qu’un système naturel qui se retrouve généralement être un assemblage bancal de pièces rajoutées au fur et à mesure sur un fond imposé, un patchwork manquant d’unité.

Indépendamment de cette liberté intrinséque, je suis favorable aux systèmes artificiels par goût, à la fois pour le plaisir de les bâtir et de les pratiquer.

Construire un système, c’est amusant pour qui est porté sur l’abstraction; on part de principes et on essaye de les mettre en application sans se fixer de limites et sans se sentir obligé d’adopter les pratiques des autres, sans se demander jusqu’où on suit le standard et à partir d’où on se lance dans le hors-piste. Tant qu’à innover, pour être plus à l’aise, il vaut mieux faire complètement différent des autres, que ce soit le système complet, ou même un développement particulier dans le cadre du (ou d’un, mais toute l’ambigüité est dans cette incertitude) système naturel.

Jouer un système artificiel, c’est amusant pour qui aime faire travailler ses petits neurones, ce qui est généralement le cas de quelqu’un qui occupe ses loisirs à pratiquer un « jeu de l’esprit ». On est amené à réfléchir différemment de ce qui se passe en naturel, à ne pas agir par simple réflexe, en tout cas à fonctionner sur un mode conforme aux principes qu’on a choisis et non sur ceux qui ont été choisis par d’autres. Par exemple, si on joue des enchères bivalentes, on sera amené à faire des choix basés sur des probas et non à utiliser les infos plus claires mais plus vagues d’un système plus traditionnel. Dans un système artificiel, on est amené à préciser plus loin qu’en naturel les développements des enchères parce qu’on ne peut pas se reposer sur un standard, c’est à dire les développement déjà précisés par les autres, ou le simple: « dans le doute c’est naturel »; j’estime que c’est un atout: plus de précision, c’est mieux et plus de travail de préparation, c’est préférable aussi, avec la restriction que ça ne convient pas au tempérament de tout le monde. A plus prévoir les situations à l’avance, on bride l’imagination mais, quel que soit le système il reste quand-même de larges pans où chacun doit utiliser son jugement, quand le système fournit plusieurs enchères utilisables ou aucune qui ne convienne vraiment. Je sais bien qu’un gourou des enchères à la française recommande: « laissez faire le système, il pense pour vous » mais il reste heureusement beaucoup de situations où il faut penser par soi-même et c’est globalement pareil avec un système artificiel, sauf qu’on pense différemment.

Les avantages de l’utilisation d’un système artificiel sont donc:

– pouvoir choisir un mode de raisonnement qui convienne à son tempérament

– être obligé de « travailler » en dehors de la table

– être amené à mieux soigner sa concentration à la table: en échange d’un effort de mémorisation, on en retire un moindre risque de se laisser aller à la distraction.

– une gène pour l’adversaire: c’est surtout vrai contre les joueurs forts et expérimentés: face à des enchères qu’ils connaissent bien, ils fonctionnent en grande partie par réflexes, en « pilotage automatique »; rencontrant des situations dont ils ont l’habitude, ils savent instinctivement quelle est l’action optimale pour eux; si on les sort de leur train-train, ils doivent analyser les situations par eux-mêmes, peser le pour et le contre avant d’agir et il leur arrivera alors de se tromper, un peu comme les joueurs inexpérimentés face à des enchérisseurs naturels; cela joue surtout au niveau de l’entame et des compétitives.

Les systèmes artificiels sont aux naturels ce que la peinture est à la peinture figurative: les contraintes en moins, le vertige en plus.

(JP Rocafort 10/3/03)

1 réflexion à propos de “ Artificiel ”

  1. Chauvin Michel a dit:

    Oui. Bien annoncer, c’est dialoguer de sorte que les deux partenaires connaissent au mieux leur couleur, leur distribution et leur force. Mais rien ne prouve que les systèmes en général adoptés aujourd’hui, qui, grosso modo donnent priorité à la couleur et à la force (c.f.d) est forcément le meilleur. Un système basé sur l’annonce prioritaire de la distribution et de la force puis de la couleur (,d,f,c) est aussi possible. Je l’ai personnellement utilisé entre amis (impossible en tournois pour des raisons évidentes). Qu’en pensez-vous? Merci bien.

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