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On m’a fait remarquer qu’il y avait longtemps que je ne m’épanchais plus ici, alors ça ne va pas forcément plaire mais je vais me défouler de choses qui m’énervent dans la pratique du bridge. La qualité la plus essentielle pour y réussir est, à mon sens, la faculté de concentration mais elle n’y est pas très répandue, les joueurs ne sont pas disposés à faire des efforts pour l’obtenir et, pire, ils exigent que les mauvais résultats que son manque engendre soient corrigés. Les français ont, à l’étranger, la réputation d’être râleurs, égoïstes et indisciplinés et, sans surprise, cela se constate dans la pratique du bridge. Claude Dadoun m’expliquait que les joueurs les plus cool sont les norvégiens: ils sont polis, ne contestent pas, suivent les consignes de l’arbitre, ne lui racontent pas des bobards, acceptent ses décisions, ne font pas appel, bref tout le contraire des français; ces derniers peuvent présenter l’excuse du laxisme: on leur laisse passer tous leurs caprices d’enfants (ou plutôt de vieillards?) gâtés, de peur qu’ils ne reprennent pas leur licence la saison suivante. D’une longue litanie de comportements désinvoltes, on peut sélectionner:

– les cartes du mort: « le déclarant devrait énoncer clairement à la fois la couleur et le rang… » sauf que quasiment personne ne le fait et que le code, renonçant à imposer ses prescriptions, a prévu des corrections automatiques en cas d’irrégularité dans le jeu du mort, ce qui entraîne régulièrement des litiges et oblige les arbitres à lire dans les pensées. Il y a le précédent célèbre de Gawrys qui jouait 3SA avec singleton pique pour ARD10987 au mort par ailleurs dépourvu de remontée; il joue d’abord l’As puis appelle le roi et voyant une défausse à sa gauche, joue pour la levée suivante en appelant, l’air de rien, « pique », et le 7 a fait la levée! Tout récemment, un déclarant, nanti de 52 pour RV4 au mort, a joué de sa main et ne voyant pas d’honneur apparaître à sa gauche, a appelé « petit » et il s’est offusqué de se voir obligé de fournir le 4 alors qu’il voulait « bien sûr » jouer le valet.

– l’examen des levées: « on peut demander à voir les cartes de la levée en cours tant qu’on n’a pas retourné sa propre carte » c’est clair, ça se justifie, et pourtant beaucoup de joueurs s’assoient dessus et veulent revoir les cartes après avoir retourné la leur et négligé de regarder celles des autres; il y en a même qui vont jusqu’à retourner eux-mêmes la carte d’un autre joueur pour la regarder! OK, autrefois on pouvait demander à consulter la levée en cours tant qu’on n’avait pas joué à la suivante, mais la modification de la règle est entrée en vigueur avec l’édition 1975 du code. Si 43 ans ne suffisent pas pour se faire à une évolution des règles…

– les « passe »: Là, en revanche, c’est une dérive assez récente, observée depuis 3 ou 4 ans: de plus en plus de joueurs, quand ils estiment que plus personne n’a rien à déclarer, closent unilatéralement la séquence d’enchères, sans daigner poser un carton passe et remballent tout leur matériel dans la boîte; je me demande d’où vient cette étrange épidémie, peut-être du détestable exemple de notre JO « Le Bridgeur » qui, dans ses diagrammes d’enchères, omet systématiquement les 3 passes finaux qui, réglementairement, doivent sceller toute séquence d’enchères. Ce n’est pas par distraction, parce que quand ils avaient publié mon recueil de problèmes (Tour de la table en 80 donnes qui, soit dit en pensant, est, à ma connaissance, toujours disponible à la vente), j’avais eu beau insister, il n’y avait pas eu moyen de leur faire imprimer les 3 derniers passes des diagrammes; certains économisent de l’encre, d’autres, à la table, leur énergie, soucieux sans doute de se préserver d’une tendinite du coude ou de retarder l’usure des cartons. Toujours est-il que cela entraîne inévitablement des situations ubuesques. J’ai déjà assisté plusieurs fois, à ma table, au sketch où un côté de l’écran croit jouer un contrat et l’autre côté un autre. Par exemple, un camp enchérit 1SA 2K 2C 3SA puis l’ouvreur hésite à choisir le contrat et se décide pour 4C: il pose le carton sur le plateau et, rapidement, range le tout dans sa boîte à enchères puis fait passer le plateau de l’autre côté de l’écran pour que les autres puissent en faire de même; l’entameur entame, le mort étale son jeu en disposant, par hasard, les coeurs à sa droite et le pot aux roses n’est découvert que quand le déclarant s’avise de couper puis qu’un autre joueur attaque pour la levée suivante. Une autre fois, contre Jérome Rombaut qui a l’habitude de s’occuper de tout à la table: au bout d’enchères un peu confuses, son partenaire déclare 4P, ce qui lui paraît mettre fin au débat; inutile donc pour lui de sortir le carton passe et il commence à tout ranger; j’attends sans bouger et comme il me demande de retirer mes cartons, je lui fais remarquer que c’est à lui de faire une déclaration. Il a fallu faire appel à l’arbitre pour lui faire mettre un carton, à la suite de quoi, j’ai contré sans d’ailleurs être très sûr de battre, mais bon… Il a donc fallu repasser le plateau de l’autre côté et comme il ne restait plus devant Jérome que son dernier carton vert, j’ai signalé à l’arbitre que cela pouvait signaler à son partenaire qu’il ne souhaitait pas le voir dégager ou surcontrer. Ensuite, je me suis bien appliqué à ne pas filer! Une autre fois, mais celle-là, on me l’a racontée, EO, à la suite d’une incompréhension, atterrissent à 4P en 3 et 3; Sud, en dernier, contre et, toujours pareil, range tout avant de renvoyer le plateau de l’autre côté; rien ne transpire jusqu’au moment d’inscrire le score: 800 pour les uns et 200 pour les autres qui n’ont jamais su qu’il y avait eu un contre; c’est alors qu’Est s’insurge, s’il avait eu vent du contre, il aurait dégagé à 5K qui sont sur table et d’ailleurs, il n’a jamais passé après le contre, ce qui veut dire que la phase des enchères n’est toujours pas achevée, que les cartes qui ont été posées sur la table n’ont pas été jouées mais exposées pendant la période des enchères, avec toutes les conséquences qui s’en suivent, etc… Bref, une énorme pagaille, tout ça parce que des joueurs ont la flemme de poser des cartons verts quand ils le devraient!

– cartes de conventions: « toute paire doit mettre à la disposition des adversaires, 2 feuilles de conventions identiques et décrivant… ». Cette disposition est majoritairement ignorée et personne ne s’en soucie. Récemment, (DN mixte par paires), voyant passer l’arbitre, je lui ai dit que je l’appellerai quand je verrai ma 1e feuille de la journée: ce fut à la 8e table! Et j’en ai vu 3 dans tout le week-end. Il arrive même que des adversaires, en voyant ma feuille de conventions, me demandent si je joue un système particulier, et devant ma dénégation, me demandent pourquoi j’ai rempli cette feuille. Pourtant, ce n’est pas une tracasserie bureaucratique mais un question de correction; j’ai déjà entendu dire: « comme il m’a posé telle question, j’ai fait l’impasse sur lui »; souvent quand on a besoin d’une information sur les pratiques adverses, on ne veut pas que cet adversaire sache quelle information on recherche; ne pas remplir de feuille, pour pouvoir disposer de ce genre d’indiscrétion, c’est déloyal, pour ne pas dire plus.

– auto-arbitrage: si je ne devais donner qu’une seule recommandation à un débutant sur les règlements, ce serait: « au moindre problème, appeler l’arbitre ». L’auto-arbitrage est la source d’erreurs, d’escroqueries, de rancoeurs, de fâcheries. Deux choses m’insupportent: ces joueurs qui viennent vous demander après coup: qu’aurait fait l’arbitre si on l’avait appelé? et ces orateurs, à la proclamation des résultats, qui se félicitent que l’arbitre n’ait jamais eu à intervenir, preuve que la compétition s’est déroulée dans le meilleur esprit.

– Tournoi par paires: C’est devenu, dans ma région en particulier, une véritable jungle; les consignes des arbitres ne sont jamais respectées et, comme ces derniers baissent les bras, la situation empire de jour en jour, quel que soit le niveau des compétitions, que ce soit des tournois de ville ou des épreuves fédérales; les joueurs se lèvent dès qu’ils ont fini le tour, que ce soit pour rejoindre la table suivante avant d’y avoir été conviés ou pour aller discuter (mais jamais des donnes bien sûr, pour qui me prenez-vous, monsieur?) au bar avec leurs congénères, ils transmettent les étuis avant le signal, font profiter toute la salle de leurs commentaires éclairés, se moquent d’être en retard puisque, de toute façon, ils ne sont jamais sanctionnés et profitent de toutes les indiscrétions en arpentant les allées, bien obligés puisque tout le monde le fait. Il faut parler aussi des Bridgemates, c’est un progrès considérable mais pourquoi s’entête-t-on à y rendre accessibles toutes ces données sur les résultats; cela fait perdre du temps, engendre des commentaires indésirables entendus aux tables voisines et provoque des querelles inutiles au sein des paires. On me dit que les joueurs y sont accros et n’accepteraient pas de s’en passer mais en match par 4, ce pourrait être le même argument alors que rien n’est accessible des résultats de l’autre table et je n’ai jamais entendu personne s’en plaindre.

Bref, il y aurait beaucoup à améliorer et il vaudrait peut-être mieux émigrer en Norvège où rien de tout cela ne se rencontre.

Pour sortir du cadre national, on peut aussi s’inquiéter de ce qui n’est pas rose ailleurs et, en premier lieu, les affaires de triche. Après tous les efforts qui ont été faits, et cela représente beaucoup d’heures d’un travail minutieux accompli par des dizaines de bénévoles, sur l’impulsion de Boye Brogeland et sous la coordination de Nicolas Hammond, pour démasquer les tricheurs qui exerçaient leurs coupables activités au plus haut niveau, il est décevant d’apprendre que leurs expulsions ont, pour certains, à savoir Fantoni et Nunes, comme cela avait déjà été le cas pour d’autres italiens dans un passé récent, été annulées par le tribunal du sport au motif que les preuves apportées n’étaient pas du 100%. Il faut accepter cette décision de justice mais cela n’empêche pas les joueurs honnêtes de manifester leur réprobation en ostracisant les brebis galeuses, C’était bien le sens de la protestation « no to cheats » lancée par la néerlandaise Marion Michelsen lors des championnats du monde de cette année à Orlando. Toute la communauté des meilleurs joueurs du monde avait renchéri en s’engageant à refuser de participer à toute compétition qui accepterait l’engagement d’un de ces joueurs fautifs. Les paroles, c’est bien beau mais déjà au printemps le président de la fédération catalane lui-même, j’ai honte de le dire, avait joué le tournoi annuel de Barcelone en face de Fantoni; et il y a quelques semaines à peine, début décembre, au tournoi de Milan, malgré la présence de Buratti, Lanzarotti et Fantoni, qui n’ont pas eu de mal à trouver partenaires et même mécènes pour les financer, on a eu la mauvaise surprise de voir aussi la participation de grands noms qui avaient oublié leurs engagements, comme Lauria, Versace, Volcker, Multon, l’équipe Lavazza au grand complet, l’équipe nationale hongroise, Gierulski, Kowalski etc… et, comble de l’horreur, on peut voir sur une photo de la distribution des prix, le président de la WBF, Rona lui-même, tout sourire, au côté de Fantoni. Tout cela est bien décevant.