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Il y a un mois, quand j’ai abordé le sujet de la tricherie, je n’imaginais pas que les événements allaient se précipiter à une telle vitesse. Et ce qui paraissait vrai en août ne l’est plus tout à fait en septembre, ce qui amène à faire quelques mises au point.
Tout d’abord, l’affaire Passell s’est bien dégonflée et a surtout montré les dérives de l’opinion publique. Tout était parti d’un communiqué officiel et sibyllin annonçant qu’il avait été sanctionné pour avoir « manipulé » (ce n’était pas le mot mais c’était ce qu’on pouvait comprendre) un étui. Depuis on sait que l’affaire doit être réexaminée en appel et on n’a eu que la version du sanctionné, mais elle n’a pas été démentie non plus par la fédé américaine. Dans une compétition de moindre importance, Passell a pris un mauvais coup (et encore: il s’est laissé embarquer à jouer 5C chutés de un, mais en devinant bien la position d’un petit honneur adverse). Peut-être sur le coup de l’énervement, il a reposé un peu brutalement l’étui par terre et une carte est sortie de sa pochette; il a alors voulu la remettre à sa place, s’est aperçu que ce n’était pas là où il croyait parce qu’il y avait alors 14 cartes dans une main, a voulu corriger l’erreur tout seul mais s’est mélangé les pinceaux. A l’arrivée les mains adverses s’étaient échangé 2 cartes, ce qui rendait le contrat de 4C ingagnable même en devinant bien. Je ne garantis pas mais c’est à peu près le scenario. Les réactions ont ensuite été disproportionnées: dans un 1er temps, levée de bouclier contre le criminel: c’est une honte! sanctions insuffisantes, il faut le pendre, etc… Ensuite, après la publication de la version de l’accusé, version qui après tout pourrait aussi être sujette à caution, effet inverse: c’est une honte! erreur judiciaire, victime innocente, persécution, etc..
Ensuite, il y a eu les 2 paires de tricheurs démasquées: les israëliens Schwartz-Fisher très ouvertement suspectés depuis quelques années puis les italo-monégasques Fantoni-Nunes moins ouvertement mais depuis plus longtemps et, au moment où j’écris, je ne suis pas sûr que d’autres ne tombent pas d’un moment à l’autre, dont on ne peut encore citer les noms. La façon dont ces affaires ont abouti est exemplaire et doit ouvrir les yeux de la communauté bridgesque. Plusieurs points sont à noter:
On ne s’imaginait pas (en tout cas, pas moi) que la tricherie était aussi organisée. On pensait qu’il y avait quelques brebis galeuses qui faisaient du bricolage, de l’improvisation, qui laissaient libre cours à leurs mauvais instincts, alors qu’on découvre qu’on a affaire à de froids calculateurs qui ont mis au point des techniques frauduleuses mûrement réfléchies. C’est un peu comme le cyclisme qui connaissait le dopage artisanal et qui tout d’un coup s’est aperçu avec les affaires des équipes Festina ou Gewiss qu’il était passé à l’ère industrielle. Il faut bien se rendre à l’évidence: le bridge professionnel s’est internationalisé, il y a plus de compétitions à travers le monde, plus de globe-trotters, plus d’enjeux et la tentation de dépasser la ligne jaune est, semble-t-il, trop forte pour certains. Prenons le cas d’équipe de Monaco gérée de manière professionnelle et dont font partie Fantoni et Nunes: dans les semaines qui viennent, leur programme comprenait la finale de l’Interclub à Paris ce week-end, la Bermuda Bowl en Inde juste après, la première moitié d’octobre, le Cavendish à Monaco fin octobre, immédiatement suivi du Championnat de France à Paris, puis la Coupe d’Europe des clubs champions près de Londres en novembre et tout début décembre le Reisinger à Denver. Il s’agit là d’une équipe professionnelle d’une dizaine de personnes, avec un financement privé, des contrats, des salaires, des primes, des frais de déplacement.
Le phénomène s’est amplifié peut-être aussi parce qu’on a laissé faire. Depuis longtemps, le mot de tricheur était tabou, l’employer c’était calomnier, se mettre au ban de la société, s’exposer à des sanctions. OK, il faut de bonnes raisons, de quoi étayer ce qu’on avance quand on soupçonne quelqu’un et il ne faudrait pas que maintenant ça balance à tort et à travers. On ne peut pas dire que les instances officielles soient très réactives contre la triche; en réalité elles ne sont pas organisées pour y faire face, peut-être parce que les cas à traiter étaient rares jusqu’à maintenant. Les 2 affaires qui viennent d’éclater sont symptomatiques, leur résolution est entièrement le fait d’initiatives individuelles, tout est venu de ce que Brogeland a eu des insomnies; mais ensuite, lui et quelques acolytes ont été redoutablement efficaces, ils ont fait tomber les tricheurs en 2 ou 3 semaines et avec des dossiers en béton. En gros, ce sont les passants qui ont capturé les contrevenants et qui les ont remis à la police. D’accord, ils ont eu accès à des pièces à conviction qui n’existaient pas il y a 10 ou 20 ans, les enregistrements des archives BBO et les videos de caméras fixées autour des tables ; ils ont surtout suivi une méthodologie très perfectionnée: repérer les domaines où les tricheurs obtiennent des résultats surprenants, ce qui donne une idée du signal qui peut être transmis, passer des heures à visionner les films pour y déceler des gestes ou des sons anormaux et répétitifs, craquer le code secret c’est à dire faire le lien entre moyens de transmission et signaux transmis; bétonner l’affaire avec des statistiques sur de longues séries. Toutes choses réalisées en quelques jours, sans même avoir besoin d’utiliser la donne unique peu probante d’il y a quelques mois qui avait valu à Fantunes de passer devant un jury, et alors que toutes ces pièces étaient accessibles depuis des mois et même que certaines avaient été soumises il y a 2 ans à des autorités officielles qui y avaient jeté un regard distrait avant de déclarer qu’il n’y avait pas de quoi fouetter un chat. Les autorités vont maintenant jouer le rôle de la justice mais le travail est mâché ; d’ailleurs les incriminés se sont défendus mollement, leurs équipiers ont soit invoqué des questions de procédure, soit admis que les preuves étaient indiscutables; les 2 équipes à qui ces paires avaient permis de se qualifier pour la Bermuda Bowl qui a lieu dans 10 jours, ont déclaré forfait. Sauf improbable retournement de situation, on peut dire que cette fois la morale a eu le dessus et on peut aussi penser que les institutions vont à l’avenir prendre les choses en mains pour gérer, par elles-mêmes, ces affaires maintenant qu’on leur a montré comment faire: les moyens d’investigation disponibles et la méthodologie adaptée. Il a déjà été évoqué la création de la WACA, Agence Mondial Anti-Triche.
Ce qu’on peut noter aussi et dont il faut se réjouir, c’est qu’on a vu la nouvelle génération (incluons Kit Woosley dans cette tranche d’âge, ça devrait lui faire plaisir!) prendre les choses en main et les joueurs de très haut niveau se remuer pour le bien du bridge. En quelques jours le rapport des forces s’est inversé, c’est au tour des escrocs de trembler, ils n’ont plus le champ libre, ils savent qu’on peut les faire tomber et, pire pour eux, en remontant à leurs délits passés; ceux qui passeront cette fois entre les mailles du filet y réfléchiront sûrement à deux fois avant de continuer leurs sordides méfaits. Pour peu que les sanctions qui vont tomber soient vraiment lourdes, on peut se dire que l’effet dissuasif sera considérable. Il reste que les tricheurs de plus bas étage, ceux dont les matchs ne sont pas retransmis sur BBO et qui n’ont pas de caméra au-dessus de leurs têtes ne seront pas démasqués de la même manière mais ils vont se sentir un peu plus surveillés, moins ressentir l’impunité, et l’effet boule de neige pourrait bien les atteindre ou les inciter à changer de comportement.

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